4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu

Bonjour à tous ! Suite à un sondage que j’ai fais cette semaine sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) vous avez été une majorité à préférer les articles Instant critique. J’ai donc pris la décision de modifier le planning des publications  pour satisfaire au mieux vos envies. On se retrouve donc cette semaine avec un article centré sur un film -ça faisait longtemps hein ?- Et à l’occasion du Festival de Cannes qui a eu lieu il y a peu de temps -même si je suis toujours un peu en décalage- j’avais envie de revenir sur un film qui a fait parler de lui il y a quelques années. Je sais que je m’attaque à une œuvre au sujet sensible qui a énormément divisée à sa sortie mais je me lance quand même -car je n’ai peur de rien voyez-vous- J’avais donc envie de revenir sur le film du talentueux Cristian Mungiu : 4 mois, 3 semaines, 2 jours.

Cristian Mungiu est un réalisateur, scénariste et producteur roumain diplômé de l’école de théâtre et de cinéma de Bucarest. Après avoir travaillé sur de nombreux projets et réalisé plusieurs court-métrages, le cinéaste se lance en 2002 dans la réalisation de longs métrages avec Occident. Vous avez sans doute entendu ce nom si vous avez un peu suivi le Festival de Cannes puisque Mungiu a reçu ex-aequo cette année le Prix de la mise en scène pour le film Baccalauréat. Mais le film qui le fait connaître aux yeux du grand public et qui l’a propulsé sur le devant de la scène est 4 mois, 3 semaines, 2 jours réalisé en 2007. Il a pour ce film été primé d’une Palme d’Or lors de la 60ème édition du Festival de Cannes et a reçu le Prix de l’Education nationale. La trame de l’oeuvre est simple, en 1h58, Mungiu nous fait suivre Gabita qui avec l’aide de son amie Otilia contacte un mystérieux Mr Bébé, un faiseur d’ange -vous l’aurez compris il s’agit d’une histoire d’avortement- Mais ce n’est pas si simple que ça puisque Mungiu nous replonge dans la Roumanie des années 1980 et du régime de Ceausescu où les droits des femmes étaient bafoués. Imaginez une société où la contraception n’existe pas et où l’avortement est puni d’emprisonnement  et vous vous retrouvez dans le contexte du film.

Otilia est son petit ami. Source : www.plan-c.overeblog.com
Otilia est son petit ami. Source : www.plan-c.overeblog.com

4 mois, 3 semaines, 2 jours a la particularité d’avoir beaucoup divisé son public ; incompris pour certains, d’autres l’ont considéré comme un chef d’œuvre. Oscillant entre film de fiction et documentaire, il expose sans jugement de la part de son réalisateur un regard sur l’avortement. Mais il véhicule un message bien plus important : l’oppression des femmes. A première vue il serait logique que le film suive Gabita de près, l’intrigue tourne autour d’elle et de ce fœtus dont elle cherche à se débarrasser. Pourtant, c’est Otilia que nous suivons, c’est elle qui prend la tête de l’action durant les deux heures que dure le film -et qu’on se l’avoue, le jeu de Anamaria Marinca, l’interprète de Otilia est plus que convaincant-  Gabita passe finalement pour un personnage exaspérant de part sa passivité. Elle n’agit pas, confiant toutes les responsabilités à son amie qui -on se demande bien pourquoi d’ailleurs- la soutient jusqu’au bout dans sa démarche. Outre cette histoire d’avortement, Mungiu filme à travers les actions d’Otilia un personnage étouffé par sa condition de femme dans une société qui oppresse tout simplement ces dernières.

Cela passe d’abord par les mots et les situations. Le sort des deux personnages dépend d’un homme : cet intriguant Mr Bébé, un homme abject qui n’hésite pas à utiliser ces deux étudiantes pour arriver à ses fins. Aucune compassion ne transparaît de ce personnage qui comme tout individu cherche à survivre dans cette société hostile à l’épanouissement personnel. Tout au long du film les deux femmes sont dépendantes des hommes ; on peut prendre comme exemple cette scène en apparence anodine ou Otilia discute avec son petit ami dans la chambre de ce dernier. Il exprime clairement le fait que son avenir dépend de lui : si elle tombe enceinte, ils se marieront -autant dire qu’elle n’a pas vraiment le choix- Vous l’aurez donc compris, les femmes sont loin d’être libres de leurs choix et de leur décisions.

Cette idée, le réalisateur la met aussi en place à travers la mise en scène et ses choix esthétiques. Durant la première demi-heure du film le spectateur ne sait pas ce qui se trame, le terme d’avortement n’arrive qu’après ces trente premières minutes. Nous nous retrouvons plongés dans une ambiance de thriller avec une seule et unique question en tête : Gabita va-t-elle réussir son avortement ? Jusqu’au bout Mungiu entretient cette attente chez le spectateur, faisant prendre des risques à ses personnages comme le couteau que Otilia emmène avec elle notamment. 4 mois, 3 semaines, 2 jours essouffle le spectateur avec ces plans séquences qui se succèdent. Et pourtant, on a l’impression qu’il ne se passe rien dans ce film, que tout est lent -peut-être trop lent ?- Mais la subtilité de Mungiu est de jouer sur le hors-champs, sur ce qu’on ne voit pas. Il nous fait comprendre en l’utilisant que les deux amies proposent leur corps à Mr Bébé pour payer leur dette.

Photo extraite de la scène du repas. Source : www.ilaose.blogspot.com
Photo extraite de la scène du repas. Source : www.ilaose.blogspot.com

Néanmoins, même si ce hors-champ est omniprésent, le réalisateur satisfait notre curiosité malsaine en nous montrant cette image de fœtus. Le plan est immobile, silencieux, dérangeant -autant dire qu’il a eu l’effet d’une bombe d’un point de vue social- mais il permet d’assouvir notre soif de savoir, d’avoir enfin une réponse claire. Ce plan peut aussi être considéré comme la libération de Otilia. Elle est libérée de cette société qui l’oppresse, cet avortement ne serait-il pas l’aboutissement de tout un combat ? Comme je vous le disais dès le début de l’article, Otilia est un personnage en marge dans le sens où elle a conscience de sa condition. Le réalisateur appuie cette idée à travers l’une des scènes iconiques du film : ce long plan séquence du dîner familial. Otilia est là, au milieu du cadre, clairement mal à l’aise face à ces discussions vieux jeux. On comprend -dans cette scène plus qu’à travers le reste du film- qu’elle se trouve complètement en marge des normes sociales instaurées. Ce personnage c’est la représentation d’une jeunesse qui prend peu à peu conscience de son état.

A travers ce film Mungiu nous offre un regard sur le monde dans lequel il a grandi, sans jugement ni à priori. Témoignage et film coup de poing, 4 mois, 3 semaines, 2 jours a fait parler de lui tant en bien que en mal mais vaut selon moi la peine d’être vu. Je vous invite pour un peu mieux comprendre le contexte du film de regarder le documentaire réalisé par Patrick Chamming’s : Ceausescu, la folie du pouvoir. Ce dernier est disponible notamment sur Daylomotion et vous permettra de mieux saisir les enjeux de l’œuvre. J’espère que cet article vous a plu et donné envie de voir le film. N’hésitez pas à me donner votre opinion en commentaire et à partager l’article sur les réseaux sociaux. On se retrouve la semaine prochaine pour un nouvel article !

7 Comments

  1. laudumon

    Très belle analyse du film. J’avoue que j’avais entendu parler de celui-ci à l’occasion du festival et aussi des incompréhensions de certains. Mais je n’avais pas encore eu le temps de me faire mon propre avis dessus. Et bien, tu m’as donné envie de le regarder. Surtout que l’avortement c’est pas non plus un sujet qu’on aime regarder dans les films mais au moins, ça change des « usines à fric » américaines, ça c’est sur.
    Bisous
    Laura

    1. Léa Dabrowski

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Je suis contente que mon article t’ai donné envie de voir le film. N’hésite pas à me dire ce que tu en penses quand tu l’aura vu, ce serait un plaisir d’en parler 🙂

    1. Léa Dabrowski

      Tu peux le trouver sur Zone de téléchargement mais il est en VOSTEN il me semble. En tout cas, n’hésite pas à me donner ton avis quand tu l’aura vu, ça m’intéresse 🙂

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