manifestation varsovie 30 octobre 2020 avortement pologne

IVG, de la réalité à la fiction ou l’absence de l’avortement dans le cinéma polonais

Bonjour à toutes et à tous, je vous souhaite la bienvenue pour un nouvel article. Aujourd’hui, je souhaite revenir sur un sujet qui est en ce moment d’actualité en Pologne : le droit et l’accès à l’IVG. Peut-être en avez-vous entendu parler dans les médias. Le 22 octobre 2020, la Cour constitutionnelle polonaise a déclaré l’avortement dans le cas où le foetus présenterait des malformations congénitales graves et irréversibles inconstitutionnel, rendant l’avortement presque impossible. En effet cette situation concerne 98% des IVG pratiquées. Face à cette décision et cette atteinte aux droits des femmes, il m’est impossible de rester silencieuse et de ne rien écrire sur le sujet. En opposition à cette mesure récente, tacitement validée par Andrzej Duda, le chef d’Etat polonais et accueillie à bras ouverts par Jarosław Kaczyński, président du parti Droit et Justice – parti majoritaire à la Diète, l’équivalent de notre Assemblée nationale, et au Sénat- une série de manifestations se déroulent quotidiennement à travers le pays.

manifestation varsovie 30 octobre 2020 avortement pologne

Tout en suivant de manière assidue les publications relayées par les manifestants ainsi que les articles publiés par le site indépendant Notes from Poland, un lien entre l’actualité brûlante et le cinéma m’est venu à l’esprit : pourquoi l’avortement est-il absent au sein des films polonais contemporains ? En effet, après avoir visionné un certain nombre d’oeuvres, un élément récurrent m’a marqué : lorsque grossesse non désirée il y a, jamais la question de l’avortement n’est développée. En tant que femme française qui n’ai pas eu à me battre pour gagner ce droit, cet arc narratif récurrent m’a très vite interpelée. Face à cette question, il m’a semblé pertinent de réfléchir à ce lien entre contexte sociopolitique et représentation artistique. Mais avant toute chose, je tenais à préciser que cet article ne prendra en compte que la situation des femmes cisgenres du fait du manque de données concernant les personnes transgenres.

Bien que la Pologne soit un pays empreint d’une forte tradition catholique, l’Eglise ayant été un soutien important dans l’opposition du peuple avec le communisme, ce régime a légalisé l’avortement et rendu son accès gratuit de 1956 à 1993. Ainsi, les médecins étaient autorisés à pratiquer l’IVG dans le cas où les conditions de vie de la femme enceinte s’avéraient difficiles. Par cette définition assez vaste et vague, l’avortement était donc libéralisé. Toutefois, sa pratique dépendait du jugement des médecins selon leurs propres valeurs et non principalement selon le souhait des patientes.

Si peu de films retranscrivent et mettent en scène ce droit, un documentaire de Krzysztof Kieślowski, Premier Amour (1974) filme le combat d’une jeune adolescente vers la maternité. Par conséquent l’option de l’avortement évoquée dans l’une des séquences du film. La scène qui n’est autre que celle qui ouvre le documentaire est représentative des conditions d’accès à l’IVG dans la société polonaise de l’époque. La question est éludée en deux minutes top chrono, littéralement la durée de la scène et sans mener le moindre examen. Le verdict du médecin est posé : l’avortement est trop compliqué. L’un des arguments du spécialiste est le suivant : Jadwiga et son compagnon vont se marier, trouver un mari est difficile, il faut garder l’enfant. Bien que l’adolescente évoque le risque de se retrouver à la rue si son père apprend la grossesse et son désir d’avorter au vu des circonstances elle avoue que personnellement, elle aimerait « beaucoup garder cet enfant. » Cette scène, aussi courte soit-elle s’avère intéressante dans ce qu’elle dévoile de la société polonaise vis-à-vis de la question de l’avortement. Ce dernier n’y est pas traité comme correspondant à un choix appartenant réellement aux personnes concernées mais comme résultant d’un statut et d’une situation sociale. Jadwiga et son petit ami prévoyant de se marier, le médecin en déduit donc qu’elle n’a pas besoin d’avorter. Elle répond à l’attente sociale du mariage qui offrirait un cadre exemplaire à l’enfant à venir.

Premier Amour, Krszystof Kieslowski

Ainsi, la Pologne semble être un exemple en ayant légalisé si tôt un acte médical pour lequel il a fallu attendre 1975 en France. Toutefois, l’approbation du médecin et son avis, parfois même son autorité peuvent s’avérer déterminants dans le choix des patientes. Par ailleurs, l’influence de l’Eglise auprès de la population impacte il va sans dire l’opinion de cette dernière quant à la question de l’avortement. Malgré l’importance d’un certain statut social des femmes dans cette prise de décision ainsi que le poids de la religion catholique, le nombre d’avortements s’élevait à plus de 140 000 en 1978, en faisant de l’IVG un acte médical relativement commun.

Néanmoins, la complexité du contexte social et politique de l’époque, ponctué de mouvements de grève et d’opposition a d’autant plus éludé le sujet au sein du cinéma des années 1970 et 1980. Les enjeux relatifs aux femmes en sont absents. Ainsi, si les IVG étaient pratiquées, leur représentation était quasi inexistante pour le public. Si la mise en scène de thématiques diverses et variées invitent souvent à la réflexion et au questionnement, l’absence de certaines interrogent tout autant.

Un changement majeur et pas des moindres s’opère dans les années 1990. La chute du communisme sonne aussi la chute du nombre d’avortements en raison de la privatisation du système de santé. L’acte médical qui était jusqu’alors financièrement pris en charge par l’Etat doit désormais être réglé par la patiente elle-même, compliquant donc son accès. C’est finalement la Loi de 1993 qui réduira drastiquement l’accès à l’IVG, faisant de la Pologne au moment de son adhésion à l’Europe le pays le plus restrictif sur le sujet. Adoptée difficilement suite à une forte opposition de la gauche, cette loi ne rend l’avortement désormais possible que dans trois cas : si la grossesse est le résultat d’un crime (viol ou inceste notamment), en cas de danger pour la mère et en cas de malformation congénitale grave.

Qui plus est, et il est important de le souligner, le mouvement « pro-vie » qui a émergé au cours des années 1980 a oeuvré en parallèle au changement de l’opinion publique sur l’avortement. Malgré une légalisation en 1996 prenant en compte de graves difficultés matérielles ou personnelles de la mère, cet assouplissement sera considéré l’année suivante comme inconstitutionnel d’après le Tribunal constitutionnel. Face à une telle difficulté d’accès à l’IVG, c’est logiquement que le nombre d’avortements réalisés chaque année a depuis drastiquement baissé.

Nieulotne Jacek Boruch avortement pologne

La solitude des protagonistes face à une grossesse non désirée

Outre cette quasi impossibilité d’avorter pour les femmes et les tensions que suscite le débat, le cinéma a visiblement écarté le sujet de ces thématiques. En effet, après avoir visionné un certain nombre de films dans l’optique d’étudier la représentation des femmes, j’ai constaté qu’aucun d’eux n’abordait frontalement la question de l’avortement. Au contraire, accepter la maternité semble la seule issue pour les protagonistes. En effet, dans les films Bejbi Blues (2012) de Katarzyna Rosłaniec et Nieulotne (2013) de Jacek Boruch, les deux jeunes adultes ne se posent pas la question de l’avortement et assument leur grossesse alors qu’elles sont encore étudiantes, lycéenne pour l’une d’elle.

La situation est similaire dans Ligne d’eau (2013) de Tomasz Wasilewski. L’annonce de la grossesse de Sylwia scelle l’avenir des personnages : le couple en pleine rupture s’unit à nouveau, bon grè, mal gré et la carrière professionnelle des deux jeunes adultes est déterminée par la future grand-mère, à peine la grossesse annoncée. A aucun moment l’option de l’IVG n’est envisagée et ce pour une simple raison : son accès est tellement restreint qu’y penser ne vient même pas à l’esprit des protagonistes. Bien que la question soit donc évincée d’un revers de la main, ceci est particulièrement révélateur de l’état social actuel.

Ligne deau Tomasz Wasilewski avortement pologne

Le destin de Sylwia et Kuba scellé par la grossesse imprévue

Toutefois, le cinéma polonais n’aborde pas non plus la question de l’avortement clandestin, pourtant répandu en Pologne. Qu’il soit pratiqué dans les pays frontaliers ou par des médecins polonais plus ou moins scrupuleux, cela concernerait d’après les associations et le Planning familial entre 150 000 et 200 000 avortements par an. Face à un tel chiffre, il est étonnant que le cinéma n’accorde pas d’espace de représentation pour traiter du sujet. Pourtant, il aurait matière à être abordé, mais est visiblement trop sensible. Néanmoins, Jestem twój (2010) de Mariusz Grzegorzek adaptation de la pièce I Am Yours de Judith Thompson, met en scène la grossesse de Marta qui fait suite à un viol, l’une des conditions légales pour pouvoir avorter en Pologne.

Et l’option de l’avortement est mentionnée, envisagée même. Mais comme Jadwiga dans Premier Amour, la protagoniste en est découragée, menant sa grossesse à terme. Le film souligne une fois de plus la difficulté d’accéder à l’IVG et ce même en remplissant les conditions requises, triste réalité des femmes polonaises. Cette absence voire impossibilité de l’avortement souligne le tabou autour de cette question et interroge le choix des cinéastes. Car si ce qui est visible au cinéma peut donner lieu à des analyses et réflexions pertinentes, ce qui est absent peut en susciter davantage. En taisant ce sujet le but est-il de souligner la complexité de la situation ou bien s’agit-il d’un moyen de garder le statut quo, de ne pas s’attirer les foudres d’une partie du public et de l’Eglise catholique ? 

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Si le hors-champ s’avère intéressant à étudier, souvent sujet d’une analyse esthétique, le hors-fiction l’est tout autant. De part ce constat d’absence total de l’IVG au sein du septième art, il est pertinent d’interroger ce manquement, d’en dégager le lien avec la société polonaise. Au vu des évènements actuels et de la colère de la population, auparavant descendue dans la rue en 2016 pour protester contre un projet de loi qui visait déjà à restreindre l’IVG, le sujet est plus brûlant que jamais. Dans un contexte sanitaire des plus complexes de par la pandémie de coronavirus, il est à espérer que les cinéastes et plus globalement les artistes s’emparent de cette mobilisation et traduisent cette opposition populaire dans leurs oeuvres futures. 

J’espère que cet article vous a plu et peut-être éclairé sur l’actualité. Comment percevez-vous cette distanciation du cinéma avec la question de l’avortement ? Pensez-vous que le cinéma polonais va à l’avenir s’approprier cette thématique ou qu’il devrait au moins le faire ? Donnez moi votre avis en commentaire !

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