Affiche du film NATAN réalisé par Paul Duane et David Caims

Bernard Natan, grand oublié du cinéma français

Bonjour à tous ! On se retrouve aujourd’hui pour un nouvel article et cette semaine, nous allons parler d’une personnalité du monde de la production malheureusement méconnue -on va faire un retour dans le temps d’une petite centaine d’années- qui pourtant a apporté beaucoup au cinéma. Mais le plus intéressant à travers cette personnalité qu’est Bernard Natan n’est pas tant son parcours que l’image publique qu’elle a laissée et qui l’a suivie des décennies durant.

Originaire de Roumanie, Natan arrive à Paris au début du XXème siècle. Il débute sa carrière en tant que projectionniste avant de monter en 1909 sa première société : Ciné Actualité puis Rapid Film en 1912. Peu à peu, il gagne de l’importance dans l’industrie cinématographique pour s’imposer dans les années 1920 qui sera une période faste, tant pour le cinéma que pour Natan. On fera notamment appel à lui pour filmer les Jeux Olympiques de 1924, et à partir de 1926 il se lance dans la production de longs métrages, construisant rue Francoeur deux plateaux de tournage -vous voyez l’école de cinéma Femis ? Bah c’est là !- Il va alors réaliser l’un des plus beaux films de l’époque, alors que le cinéma muet est sur son déclin : La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc. Dans cette œuvre est mise en place une scène de combat spectaculaire, quelque chose de novateur pour son temps. Natan, reconnu par ses employeurs et ses fréquentations comme étant une personne acharnée dans son travail, était un vrai passionné de cinéma mais surtout un homme constamment à la recherche du progrès. Ainsi, il accueillit à bras ouverts l’arrivée du parlant, contrairement à d’autres comme Charles Pathé pour qui le cinéma était fini.

Bernard Natan lors de son procès. Source : www.chronicle.com
Bernard Natan lors de son procès. Source : www.chronicle.com

Pathé, société majeure dans l’histoire du cinéma, reconnue comme étant la société de production la plus ancienne au monde, est à l’arrivée des années 1930 dans une pente ascendante. Après des années 1920 glorieuses, produisant une quantité de films astronomique et gérant l’industrie cinématographique dans la moindre de ses branches, le co-fondateur de l’entreprise ne croit plus au septième art et Charles, le gérant de la branche production, quitte la société, la laissant aux mains de son frère Emile. En 1929, Natan accepte de fusionner sa société Rapid Film avec la société Pathé, apportant ses actifs. La compagnie est ainsi renommée Pathé-Natan. Ce rachat est une chance pour les deux entreprises : Pathé reste à la tête du marché français -les américains ayant rattrapé leur retard pendant la Première Guerre mondiale- et Natan peut assouvir ses désirs d’expansion. De surcroît, bien qu’Emile soit toujours présent pour gérer le pôle Invention, Natan hérite simplement d’un nom et d’une renommée, ce qui lui permet de prendre la tête de la société. Il va alors faire renaître la compagnie de ses cendres, lui qui croit dur comme fer au parlant qui s’impose rapidement. Natan va donc relancer le Pathé Journal, proposant au public les premières actualités sonores mais il va aussi rouvrir les ateliers de colorisation, fermés depuis les années 1910.

Homme d’affaires impliqué dans sa société et attiré par le progrès, le cinéma en couleurs a de l’avenir selon lui -et il est loin de se tromper !- En 1932 va sortir Les gaîtés de l’escadron réalisé par Maurice Tourneur, film colorisé dont seulement trois copies sont retrouvées. Le travail est impressionnant, finement fait et riche. Avec ce film, Natan se démarque clairement des producteurs de l’époque. Novateur, il va en quelques années surprendre par son ingéniosité mais aussi par une certaine forme de culot. En effet, c’est dans ses studios qu’est réalisé Les croix de bois par Raymond Bernard, premier film dénonçant l’absurdité et la boucherie qu’a été la Première Guerre mondiale. Natan vendra les droits de ce film à un producteur américain : Darryl Zanuck. Les crois de bois ne sera jamais diffusé aux Etats-Unis mais, en ouvrant bien l’œil, on peut retrouver quelques plans de bataille de l’œuvre dans un film de John Ford ou de Howard Hawks. C’est aussi à Natan que l’on doit le bonus. En effet, lors du tournage de L’argent réalisé en 1928 par Marcel L’Herbier, le producteur demande à ses opérateurs de filmer les scènes coupées et les coulisses du film -et ça c’est extrêmement novateur pour l’époque !- Il va ainsi surprendre l’industrie cinématographique, redressant en peu de temps la société Pathé-Natan alors qu’à l’exception d’un capital faramineux il ne restait rien.

Mais le succès n’a pas duré -ça n’aurait pas été drôle sinon voyons- et à partir de 1932 la crise atteint la France, fragilisant sur son passage l’industrie cinématographique. La société va alors recevoir de multiples plaintes dont une qui sonnera la chute de Bernard Natan : celle d’un certain Mr Dirler. Ce dernier se prétend être le représentant des actionnaires de Pathé-Cinéma. Au moyen de pression, il pousse Natan à lui céder ses droits et prend alors la tête de Pathé-Natan en 1936. Le soir-même de ce changement, le Tribunal du Commerce prononce la faillite de la société et Natan sera accusé d’escroquerie. En réalité, suite à la crise, sa banque est proche de la faillite. Si Natan veut toucher la totalité de l’augmentation de capital, il doit rembourser les dettes de l’établissement. Le producteur qui se retrouve dans une position délicate va alors avoir recours à des manipulations illégales -mais courantes dans le milieu et loin d’être condamnables- Créant une société fantôme, il va attaquer Pathé-Natan en justice et rembourser les dettes de sa banque avec les indemnités -c’est pas du joli, mais on est d’accord, y a pire- Il ne faut pas oublier qu’à l’époque le contexte social est particulier : la crise touche la France de plein fouet et l’influence d’Hitler est grandissante. Un fort antisémitisme agite le pays et Bernard Natan n’en est pas épargné -au contraire, c’est la bonne tête de turc- De fait, lors de son procès en 1938, le juge refuse de reconnaître le contexte économique si désastreux comme circonstance atténuante et Natan est condamné à quatre ans de prison -alors qu’il a évité la faillite d’une banque-

Photo de l'exposition ''Le juif et la France". Source : www.mubi.com Natan
Photo de l’exposition  »Le juif et la France ». Source : www.mubi.com

Cet antisémitisme latent et agressif, Natan en est victime depuis le milieu des années 1930 à travers des articles assassins. Sa réussite agace d’autant plus que le Monsieur est juif. Bouc émissaire, sa personne sera fortement stigmatisée, cela le suivant même au-delà de sa mort. Lors de l’exposition de 1941  »Le Juif et la France » dont le but est de montrer comment tous les postes de pouvoir sont occupés par des personnes juives, Natan y occupe une place importante. Il est le portrait le plus imposant d’une fresque, dévorant l’espace des autres personnes mises en avant. Rejugé la même année, l’événement sera retransmis dans les informations cinématographiques. Natan sera caricaturé, sa voix remplacée par celle de Mickey -c’est triste pour le producteur qui a été le premier à diffuser la petite souris sur les écrans français- mettant en scène le juif idéal aux yeux des nazis qui utilisent Natan pour leur propagande. Destitué de sa nationalité française la veille de sa libération, Bernard Natan sera déporté le lendemain avec un convoi de juifs roumains à Auschwitz. Sa mort exacte est difficile à déterminer mais il est certain que le producteur est décédé lors de son séjour au camp.

Une fois la guerre finie, le blason de Bernard Natan n’a pas pour autant été redoré, il a même hérité d’une réputation pas très glorieuse : celle d’un pornocrate. L’un des arguments antisémites retenus contre le producteur dans les années 1930 était sa participation dans les années 1910 à des films pornographiques. En réalité, Natan a juste aidé à la réalisation de film grivois, mettant en scène des femmes se lavant dans des lacs par exemple. Mais comme vu un peu plus haut, il était le bouc émissaire parfait pour servir la propagande nazie, la presse n’a pas hésité à grossir les informations. Natan est alors devenu la risée du milieu, chose qui a perduré. Ses petites filles se sont battues des années durant pour que la vérité soit rétablie, et ce n’est que 70 ans après la mort du producteur qu’une plaque lui a été dédiée. J’espère que cet article vous a plu et permis d’en apprendre plus sur le cinéma. Finalement, il y a dans l’histoire du septième art des chapitres bien sombres qui méritent d’être mis au grand jour. N’hésitez pas à partager et commenter et nous, on se retrouve la semaine prochaine pour un nouveau post !

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