Photo extraite du film Juste la fin du monde. Source : www.toutlecine.challenges.fr

Juste la fin du monde, Dolan relève le défi de l’adaptation

Bonjour à tous ! Je vous retrouve aujourd’hui pour un nouvel article, et cette semaine, c’est le grand retour des critiques de films -sur une œuvre récemment sortie en plus !- En effet, la semaine dernière j’ai eu la chance d’assister à l’avant-première de Juste la fin du monde, dernier film de l’enfant prodige Xavier Dolan, présenté au dernier Festival de Cannes -et qui a d’ailleurs reçu le prix du jury-

Vous connaissez mon admiration pour le réalisateur, Mommy (réalisé en 2014) reste pour moi son œuvre la plus aboutie ; et l’annonce de ce nouveau film, adaptation d’une pièce de Lagarce, m’a à la fois intriguée et inquiétée. Inquiétée, oui car pour la première fois depuis le début de sa carrière de cinéaste, le scénario ne serait pas 100% made in Dolan -il a ceci d’agaçant que le petit génie gère son film de la naissance de l’idée au produit fini- J’avais donc peur de ne pas retrouver la trace de l’auteur, qu’il n’y ait aucune cohérence avec ses films précédents. Juste la fin du monde c’est l’histoire de Louis, un auteur au sommet de sa gloire, qui va bientôt mourir. Alors qu’il n’a pas vu sa famille depuis douze ans, il décide de rendre visite à ses proches une après-midi, pour leur annoncer sa mort prochaine. Ma première impression en voyant le film a été très mitigée, voire même négative. Je suis restée pendant les trois premiers quarts d’heure à me demander ce que je pouvais penser du film, à l’aimer, à le détester selon les scènes. Certaines me paraissaient inutiles, servant simplement de remplissage pour allonger le récit où est passé le talent de Dolan pour donner un sens profond aux images ?- Ajoutez à cela un casting pas vraiment convaincant à mes yeux -suis-je la seule à rester de marbre face au jeu de Léa Seydoux ?- et le film partait avec une petite balle dans le pied.

Photo extraite du film Juste la fin du monde. Source : www.allocine.fr
Photo extraite du film Juste la fin du monde. Source : www.allocine.fr

Vous l’aurez compris, la projection de Juste la fin du monde n’a pas été si spectaculaire que ça -au fond je m’y attendais- et pourtant, c’est en sortant de la salle, suite aux discussions que j’ai pu avoir à son sujet, et au recul que j’ai pris par rapport à l’œuvre, que j’ai réussi à l’apprécier pour ce qu’elle est -et à effacer les attentes peut-être trop exigeantes et trop formatées que j’avais- Il y a des films comme ça qui ne prennent sens qu’après leur projection, pour lesquels les points forts ne sont pas évidents. Car oui, Juste la fin du monde en a des points forts, encore suffit-il de faire abstraction des œuvres précédentes de Dolan, très marquées par sa personnalité, pour en prendre conscience. Que les fans se rassurent, Juste la fin du monde est bien un film de l’auteur québécois, aucun doute là-dessus. Le thème de la mère et du fils -et de la famille plus globalement- pris dans une communication devenue impossible, dans un dialogue de sourds, est bel et bien là, il s’agit d’ailleurs du sujet du film. Louis arrivera-t-il à annoncer sa mort prochaine ? Telle est la question qui ronge le spectateur tout le film durant. Une forme de suspense est créée autour de cette annonce, des opportunités où le spectateur reste pendu aux lèvres de Louis dans une forme d’attente pesante. Autour de ce personnage qui parle peu, le monde s’énerve, se dispute. Cette famille qui est la sienne s’agresse avec une violence agaçante, sans raison, futilement. Propre à la pièce ou intensifiée par la caméra de Dolan, cette tension permanente en devient parfois exaspérante -avec l’impression d’être au milieu d’une dispute d’enfants pour savoir qui choisira le programme télé- Mais elle est révélatrice de ce problème de communication, présent depuis longtemps ; bien avant le film et que le spectateur ne s’immisce dans la vie de ces personnages.

Pour contrebalancer cette tension quasi constante, Juste la fin du monde se veut parfois drôle -peut-être à son insu ?- balançant des répliques détonantes, piquantes qui ne font que raviver la colère des personnages visés. Des personnages d’ailleurs oppressés, les uns par les autres mais aussi par le décor : cette maison de laquelle la caméra ne sort presque pas, nous confinant à un huis clos. Tout le monde y étouffe, certains plus que d’autres. Ajoutez à cela une musique presque omniprésente au début du film et le spectateur est lui aussi plongé dans cette ambiance oppressante de parasites envahissants. La musique, point fort du réalisateur, talentueux pour choisir ses titres, est ici trop présente au point d’en devenir écœurante. Le dialogue entre Louis et sa mère par exemple, dans lequel des choses profondes sont dites, est doublé d’une musique -certes très belle- qui retire de la puissance à la scène. Le poids des mots résonne d’une manière différente, la profondeur de leur silence est atténuée, ce qui retire au moment de sa puissance. Fort heureusement, Dolan se rattrape avec cette très belle scène de complicité motivée par le tube de Ozone Dragostea Din Tei -le titre imprononçable sérieusement- que j’aurais tant aimé voir durer quelques instants de plus, simplement pour la beauté du moment, pour ce souvenir de Mommy qu’il évoque.

Photo extraite du film Juste la fin du monde. Source : www.toutlecine.challenges.fr
Photo extraite du film Juste la fin du monde. Source : www.toutlecine.challenges.fr

Mommy, la référence est très présente tout au long du film. Que ce soit avec le cadrage des visages à l’arrivée de Louis, très serré, totalement irréaliste et presque malaisant, qui nous plonge dans l’intimité la plus profonde de cette famille ou encore le personnage de Catherine, très proche de celui de Kayla dans ses difficultés à s’exprimer, à s’assumer face aux autres et à s’imposer au sein d’un groupe. Le parallélisme entre les deux œuvres peut être appliqué aussi sur les scènes finales des films -attention, spoil potentiel en approche !- Effectivement, d’un point de vue esthétique ces deux fins sont semblables et une même question se pose : la mort est-elle un achèvement en soi où le symbole d’une libération ? Malgré une fin qui pourrait en laisser plus d’un sur sa faim -Pow pow pow on applaudit le jeu de mots !- Juste la fin du monde donne au spectateur matière à réfléchir sur ce thème qu’est la mort. Est-ce un poids pour Louis de quitter sa famille ou plutôt une libération de s’en détacher ? La mort, sujet à la fois omniprésent et discret, évoqué à demi-mot, rappelé de manière sporadique à travers un coup de fil, l’annonce de la mort récente d’un ami proche -plus que proche- Elle pèse sur les personnages, sur Louis qui en est tiraillé. Finalement doit-il annoncer la fin qui approche ou dire ce que chacun désire entendre ? Des personnages à la psychologie complexe, partagés entre l’envie de rester et de s’émanciper -chacun pour ses propres raisons- incarnés avec tact. Alors que le casting me laissait dubitative au premier abord, Dolan a su tirer au fond de chacun de ses acteurs des émotions profondes, intenses et pures -Léa Seydoux a réussi à me convaincre sur certaines scènes, c’est pour dire !- obtenant le meilleur de chacun. A noter ce magnifique plan séquence en voiture où le personnage d’Antoine explose et se dévoile hors du carcan de la maison familiale. Une interprétation de Vincent Cassel surprenante dans laquelle l’acteur s’efface totalement au profit de son personnage -de l’Actor Studio pur et dur voyez-vous-

Juste la fin du monde n’est pas la grande œuvre de Dolan, ni la plus remarquable de son répertoire. Ce n’est pas non plus le film de l’année mais une adaptation intéressante et innovante de l’une des pièces les plus jouées sur les planches actuellement. Dolan a réussi à se l’approprier, à y mettre sa patte pour en faire une œuvre personnelle -certes moins que ses films précédents mais tout de même- Le réalisateur qui divise, que l’on aime ou non -car les goûts et les couleurs ne se discutent pas- a relevé le défi de sortir de sa zone de confort, de montrer qu’il peut et est capable de faire autre chose que des films au caractère ultra personnel. Et c’est sans doute la raison pour laquelle les avis sont tant mitigés à propos de Juste la fin du monde. In fine, l’œuvre est à prendre à part de la filmographie existante de la figure cinématographique québécoise ; comme si pour l’apprécier il fallait oublier Mommy, Lawrence Anyway et tout le reste. J’espère que cet article vous a plu, avez-vous vu le film ? N’hésitez pas à me donner votre avis en débat. On se retrouve la semaine prochaine pour un nouveau post !

12 Comments

  1. Frédérique

    Je n’avais pas vu Mommy mais suis allée voir Juste la fin du monde, parce que j’avais bien entendu que tu apprécies Dolan +++. Ton appréciation du film, que tu as su rendre objective, est tout à fait juste et ne peut que décider les hésitants à aller le voir ou y renoncer en sachant pourquoi. Merci pour cet article.

  2. Nadine

    Je voulais aller voir « Le fils de Jean » aujourd’hui mais je me suis trompée de salle de cinéma ! Et je suis donc allée voir « Juste la fin du monde » juste après avoir lu ton commentaire 🙂 pas un hasard !! J’irai tout de même voir le 1er film !
    Ce film m’a beaucoup marquée, particulièrement les personnages de Louis et Catherine ( Marion Cotillard). Ils sont tout en intensité et en retenue. Confirmation que Gaspard Ulliel est vraiment un très bon acteur, et il a une très très belle voix, en plus d’un physique avantageux.
    Le personnage de la mère, Martine, est déterminant dans cette tragédie ( car pour moi c’en est une) par l’influence qu’elle a sur ses enfants. J’ai trouvé cette mère manipulatrice (séquence dans la petite cabane) et finalement responsable de ce que Louis dira, ou pas, je ne veux pas spolier (!). Pour moi, elle a une préférence pour Antoine. Même Suzanne ne trouve pas grâce à ses yeux ( cf l’évocation des sorties du dimanche).
    Et finalement c’est la personne étrangère à la famille qui devine. Une grande comprehension s’est créée entre eux 2.
    Pour moi, Louis se libère en quittant sa famille…
    J’ai par ailleurs été gênée par la bande son, trop forte, trop de musiques. Et surtout trop de cris, d’injures, et de méchanceté d’Antoine envers son frère et sa sœur. Louis est émouvant, nous ( moi spectatrice) avons envie de l’aider, de le soutenir. Mais c’est lui qui comprend, qui excuse les excès de sa famille.
    Ce film ne laisse pas indifférent, c’est certain..
    Nadine.

    1. Léa Dabrowski

      Si tu as l’occasion va le voir. Mais pour moi le meilleur Dolan reste Mommy (suivi de près par J’ai tué ma mère) 🙂

  3. Djeff

    Effectivement, comme tu l’écris, ce n’est pas du grand Dolan et certainement parce que l’histoire n’est pas de lui.
    Quelque peu déstabilisé en début de film, peu à peu les interprètes « s’installent » dans leur rôle respectif ce qui donne du « corps » à l’histoire. Il n’y a pas de demie mesure dans leur interprétation respective et chacun joue avec ses tripes. Ce n’est pas l’acteur qui joue son rôle mais le rôle qui habite l’acteur. Et ce résultat, outre le talent des interprètes, c’est le résultat de Dolan.

    Djeff

    1. Léa Dabrowski

      Je suis tout à fait d’accord avec toi. Au début du film j’ai trouvé que les acteurs jouaient leur rôle, ça ne me semblait pas naturel et peu à peu ils sont devenus leur rôle et là le film a pris un autre tournant.

    1. Léa Dabrowski

      C’est l’occasion d’en voir un alors et que tu aimes ou non, les films de Dolan sont toujours très intéressants 🙂

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