La figure féminine chez Krzysztof Kieslowski

Bonjour à tous, je vous souhaite la bienvenue pour un nouvel article ! Aujourd’hui, nous allons inaugurer la nouvelle ligne éditoriale du blog en parlant de cinéma polonais. En effet, comme vous le savez -ou peut-être pas si vous ne me suivez pas sur les réseaux sociaux- j’ai décidé, dans le cadre de mes études, de me spécialiser sur cette cinématographie. Si ma découverte du travail de Krzysztof Kieślowski relève en quelque sorte du hasard, une évidence m’a sauté au yeux : les femmes occupent au sein de ses films une place toute particulière. Et c’est de cela que je voudrais vous parler aujourd’hui.

Kieslowski, figure féminine

Krzysztof Kieślowski sur le tournage de la trilogie Trois Couleurs
Sources : www.criterion.com

Cinéaste polonais notable, connu du public international pour des oeuvres telles Tu ne tueras point, La Trilogie des trois couleurs ou encore La Double vie de Véronique, Kieślowski a été le sujet de nombreux travaux universitaires et critiques. Des thématiques telles que le hasard, les notions de destin ou de déterminisme sont omniprésents dans son travail. Pourtant, un autre aspect semble ressurgir de ses films et est cependant écarté par les intellectuels français : la place des femmes dans sa filmographie.

Effectivement, il apparaît clairement et très rapidement dans la cinématographie du cinéaste que la femme bénéficie d’une mise en scène à part entière. Malgré une place de second rôle assez récurrente, un effacement apparent au profit d’un personnage principal masculin dominant, la femme est un élément pilier de la dramaturgie kieślowskienne. Si cet article reprend les grandes lignes de mon mémoire de Master 1, il permet une première approche quant à la mise en scène du féminin chez le réalisateur.   

L’émancipation du déterminisme social 

Lena l’insoumise

Le cinéma de Krzysztof Kieślowski a pour particularité son aspect politique qui jalonne la production du réalisateur. Il est présent de manière flagrante au sein des documentaires réalisés dans la première partie de sa carrière, avant qu’il ne dénigre cette position de ses derniers films. Portraits d’une Pologne soumise au régime communiste, d’un peuple étouffé, on retrouve parmi ces productions un court métrage de fiction qui donne à la femme une place prédominante et significative quant à la question du déterminisme social : Passage Souterrain réalisé en 1974. En effet, le film tourne autour de Lena, ancienne professeure des écoles qui a quitté travail et compagnon pour une vie hors des « normes », pour échapper à son destin. Bien que jamais la protagoniste n’évoque son mal être dans la société, ce dernier est saisissant, que ce soit dans l’écriture du personnage ou de la manière dont le monde s’articule autour d’elle.

Passage souterrain, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Lena, une protagoniste en quête d’indépendance
Photos extraites du film Passage souterrain   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

En ayant quitté une vie organisée et déjà tracée, Lena prend le risque de s’isoler, s’enfermant dans une boutique située au milieu d’un passage souterrain où la jeune femme est seule. Sa solitude sera brisée par Michal, ex-compagnon tentant de la ramener à une vie cadrée par les institutions. Lena se coupe d’un monde qui l’observe et lui rappelle sans cesse une vie qu’elle a quittée. Qu’il s’agisse de son ex-conjoint qui tente en vain de la ramener avec elle et par extension à l’intégrer à nouveau à cette vie quotidienne qu’elle observe par la vitrine de sa boutique ou encore de ce patron qui lui rend la vie impossible, tous semble s’opposer de manière frontale et dans la violence aux choix de vie de Lena.

Par ailleurs, Kieślowski oppose deux visions différentes du couple. Si Lena cherche à échapper à une conception conventionnelle de la vie de couple, par le voyeurisme dont elle fait preuve, elle y est ramenée, le passage d’un couple devant son magasin rappelant à la protagoniste des souvenirs passés, conception du couple à laquelle elle était destinée. Si la vie solitaire apparaît comme une nécessité à un épanouissement individuel pour la vendeuse, Michal considère ce choix comme une condamnation. Le professeur perd toute ambition et va jusqu’à se repentir auprès de cette femme qu’il souhaite reconquérir.

Entre alors en jeu, dans l’oeuvre du cinéaste, et qu’il n’aura de cesse d’étudier dans ses réaisations futures une distinction des espaces, une séparation de l’intérieur et de l’extérieur, une scission entre le microcosme et le macrocosme. Cette séparation est significative d’un besoin d’individualisation des personnages et en l’occurence des femmes, souvent sujettes à cette dissociation des lieux. Par ce choix que l’on pourrait considérer comme égoïste, Lena réalise ici un acte politique. La protagoniste s’oppose à des normes de vie réprimant désirs personnels et aspirations individuelles. Malgré sa décision de s’émanciper d’une société oppressante, elle reste partagée entre la sécurité d’une vie organisée et un désir de suivre son libre arbitre criant. Cette hésitation se traduit de manière évidente par la présence de Michal qui use de multiples stratégies psychologiques pour à la fois reconquérir son ex-femme et rallier la citoyenne aux idéaux du régime politique -idéaux auxquels Michal répond totalement par sa passivité et sa capacité à servir le collectif au profit de ses propres désirs- Se traduit finalement chez Kieślowski une mise en perspective des symboles à travers les personnages. Ainsi, tandis que Michal incarnerait dans une certaine mesure l’Etat et son idéalisation de la vie citoyenne, Lena revêtirait le rôle d’un peuple usé par les attentes sociales et les règles instaurées.

Passage souterrain, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Se détacher de Michal et s’isoler pour échapper à la société
Photos extraites du film Passage souterrain   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

Lena apparaît ainsi comme étant la première protagoniste féminine certes puissante mais cherchant aussi à s’extraire d’une condition de laquelle elle semblait jusqu’alors prisonnière. Avec ce personnage, le cinéaste dénonce à la fois le quotidien aliénant et l’oppression des désirs individuels tout en donnant une place de premier plan à la femme, chose qu’il réitérera de manière régulière dans son travail.

Le développement de la psychanalyse 

Magda révélatrice de complexes

Il apparaît de manière évidente que hommes et femmes sont très liés dans le cinéma de Krzysztof Kieślowski, chacun jouant sur les décisions et le parcours de l’autre, s’influençant mutuellement, réveillant les instincts les plus profonds de chacun. Avec Brève Histoire d’amour, réalisé en 1988 le réalisateur explore un pan de son cinéma riche et fascinant : la psychanalyse. En effet, autour des trois personnages principaux du film, Magda, Tomek et la mère, le cinéaste explore divers complexes tels que ceux d’Oedipe et de castration. Magda, artiste indépendante est le centre de tous ces complexe, permet à la fois leur mise en place et leur dénouement.

Brève Histoire d'amour, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

L’intimité volée de Magda
Photos extraites du film Brève Histoire d’amour   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

En effet, objet du fantasme de Tomek, en l’espionnant chaque soir à l’aide de sa longue vue, l’étudiant rêve de cette femme qu’il ne peut atteindre. Ce rituel extrêmement codifié entraîne une modification de sa perception du réel. Ainsi, ce n’est plus vraiment Magda qu’il observe mais l’idéalisation qu’il se fait d’une inconnue En s’imposant dans son existence, en intervenant dans son quotidien, via le dépôt de faux avis de passage ou en signalant une fuite de gaz inexistante, Tomek cherche à s’approprier cette femme dont il rêve, à contrôler sa vie plutôt  qu’à attirer son attention. Malgré ses nombreux efforts, il est évident qu’il reste invisible aux yeux de Magda, plus occupée à s’émanciper des normes et affirmer son individualité qu’à noter la présence récurrente de l’étudiant. Pourtant, elle exerce sur lui une influence non négligeable puisqu’elle va permettre au jeune homme de quitter l’état d’innocence pour rejoindre un monde de conscience. A travers la relation que les deux personnages entretiennent, il s’agit donc pour Tomek de devenir adulte.

Avec Brève Histoire d’amour, Kieślowski met en conflit deux visions de la femme récurrentes dans le cinéma polonais : l’image de la mère opposée à celle de la femme active et assoiffée d’indépendance et de liberté. Ces deux portraits féminins s’affrontent dans le film, incarnant de manière métaphorique la dualité à laquelle fait face Tomek en s’émancipant des figures parentales. De fait, la mère de son ami Martin -chez qui il loge, dormant même dans son lit- se comporte avec l’orphelin comme une mère de substitution et surgit alors un complexe d’Oedipe inversé. Ainsi, malgré un discours en apparence bienveillant sur l’amour, cette dernière encourageant même Tomek à ramener sa petite amie à l’appartement, sa découverte de la fascination que suscite Magda chez ce fils adoptif, la figure maternelle met tout en oeuvre pour boycotter la relation naissante entre les deux protagonistes.

En opposition, Magda fait office d’ouverture au monde pour Tomek. Leur rencontre initie le jeune homme aux plaisirs sexuels. Pourtant, cette découverte physique sera vécue comme un traumatisme. Il ne s’agit plus alors de vivre un fantasme, d’idéaliser cette voisine qu’il observe depuis longtemps déjà mais de faire face à la réalité. Alors, une fois dans le concret, le monde imaginé perd de sa superbe pour laisser place à une forme de désillusion -sentiment commun du passage à l’âge adulte in fine- Tandis qu’en l’observant à son insu, en lui volant son intimité, Tomek exerçait sur Magda une certaine supériorité, une fois face à elle il se retrouve complètement démuni. Ce complexe de castration qui s’exprime montre une inversion des rapports de force entre les protagonistes. Par conséquent, Magda qui subissait l’influence de cet inconnu lui impose, en l’invitant chez elle, son ascendance, sorte de domination face à laquelle Tomek prend peur.

Brève Histoire d'amour, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

La réalisation du fantasme, une ouverture sur le monde
Photos extraites du film Brève Histoire d’amour   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

Magda se retrouve donc dans la délicate position de guide, devant affronter cette mère qui lui est hostile. Cette confrontation des deux femmes témoigne de la peur de Tomek de grandir. Avec ce trio de personnages, le cinéaste met en scène une certaine perception des moeurs polonaises, donne une vision de la place de la femme dans la société. En la mettant en scène sous les traits d’une matriarche ou d’une personne indépendante, Kieślowski présente la figure féminine comme bloquée dans une forme de dualité.

La sacralisation des femmes 

Véronique et Weronika, l’importance de la spiritualité

La troisième représentation majeure de la femme dans le cinéma de Krzysztof Kieślowski est celle d’une figure sacrée, d’un être spirituel. Avec La Double vie de Véronique réalisé en 1991, le réalisateur explore ainsi toutes les possibilités de cette thématique qui parsemait, déjà depuis Passage souterrain, son cinéma. Avec les personnages de Weronika et Véronique, deux doubles ignorant l’existence l’une de l’autre mais vivant avec la sensation qu’un alter-ego existe, Kieślowski met en place de diverses manières une forme de sacralisation du féminin comme moyen de revenir aux sources de la vie.

La double vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Le double, symbole du sacré et spirituel
Photos extraites du film La Double vie de Véronique   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

Le double formé par les deux chanteuses de La Double vie de Véronique permet l’exploration de deux formes de sacré. Effectivement, avec Weronika, c’est un sacré presque religieux, qui est présenté au spectateur. La protagoniste peut être perçue comme étant sacrifiée au profit de son homonyme française. En effet, c’est sa mort brutale qui permet à Véronique de vivre. Il s’agit d’ailleurs de l’événement permettant un basculement narratif dans le film. Ainsi, toute la première partie de ce dernier consiste à nous annoncer le destin de Weronika à travers une multitude de signes prenant de plus en plus d’ampleur. C’est alors qu’elle chute au milieu de la rue qu’il semble évident que la mort l’attend. Sa destinée se fait plus pressente tandis que son talent se révèle. En effet, plus la soliste évolue dans sa carrière en s’approchant du succès, plus la mort devient inexorable. Une fois atteinte une forme d’apogée artistique, il ne reste plus à Weronika qu’à s’effacer et laisser la place à son double.

Il est par ailleurs évident que chacune des deux héroïnes sont rattachée à des éléments relatifs à la terre ou au ciel. Tandis que la polonaise aurait plutôt tendance à être caractérisée par le ciel, sa voix portant haut, son regard élevé, la française cesse d’établir une connexion avec la terre. Les arbres établissent donc un certain équilibre chez Véronique qui revient à eux de façon régulière -qu’il s’agisse de se ressourcer en les touchant directement ou de leur humanisation à travers la figure du père- La végétation l’influence et la guide dans la recherche d’une certaine paix intérieure, paix qu’elle ne trouvera qu’avec la découverte du double.

D’une certaine manière, Krzysztof Kieślowski s’interroge à travers ses personnages sur la découverte d’un équilibre, d’une paix intérieure. Il s’agit alors d’une émancipation au profit d’un retour aux origines de la vie. En choisissant l’isolement qui passe dans le cadre du film par une forme d’inconscience, de rêve, Véronique et Weronika renouent avec le sacré de la vie et de la mort par extension. Le double qu’elles forment présente la figure féminine comme désintéressée des questions de société, préférant se recentrer sur elle. Il ne s’agit plus ici d’actes d’ordres politiques et personnels mais de questionnements sur les fondements humains tels que notre place dans le monde. C’est finalement en revenant à la nature, que ce soit par un processus cyclique comme le retour à la mort ou en retrouvant un contact avec le vivant que le sacré et la spiritualité s’incarnent dans le cinéma de Kieślowski. Il n’est ici, pas question de religion ou de mythe mais d’un sacré païen, celui des origines de la vie.

La double vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Le retour aux sources, essentiel pour une élévation spirituelle
Photos extraites du film La Double vie de Véronique   Réalisation : Krzysztof Kieślowski 

Avec La Double vie de Véronique, Kieślowski propos une autre vision de la figure féminine. Il met ici la femme en avant en la sortant d’un carcan que représentent les diverses oppressions développées précédemment dans son oeuvre. Ici, la politique, les moeurs, les normes n’atteignent pas les deux artistes dont la seule problématique est de se trouver, de savoir qui elles sont.

Kieślowski propose donc de multiples représentations des figures féminines mais surtout une vision progressiste des femmes qui sont de manière régulières mises en scène comme affranchies à l’ordre patriarcal et plus largement à toute forme de règle. Si les motivations semblent être individuelles dans un premier temps, le cinéaste a finalement recourt aux femmes comme protagonistes à l’esprit et la sensibilité accrus.

J‘espère que cet article vous a plu et permis d’en apprendre plus sur ce cinéaste polonais. Appréciez-vous son travail ? Le connaissiez-vous auparavant ? Dites moi tout en commentaire !

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