La figure féminine chez Krzysztof Kieslowski

Bonjour à tous, je vous souhaite la bienvenue pour un nouvel article ! Aujourd’hui, nous allons inaugurer une nouvelle catégorie sur le blog en parlant de cinéma polonais. En effet, comme vous le savez -ou peut-être pas si vous ne me suivez pas sur les réseaux sociaux- j’ai décidé, dans le cadre de mes études, de me spécialiser sur cette cinématographie. Pour ce premier article, j’avais envie de revenir sur un réalisateur étudié dans le cadre de mon mémoire de Master 1 et de développer tout un pan de ce dernier dans un article. Nous allons, dans cet article parler de Krzysztof Kieslowski et de la place accordée à la femme au sein de son oeuvre.

Kieslowski, figure féminine

Cinéaste polonais notable, connu du public international pour des oeuvres telles Tu ne tuera point, La Trilogie des trois couleurs ou encore La Double vie de Véronique, Kieslowski a été le sujet de nombreux travaux universitaires et critiques. Des thématiques tels que le hasard, les notions de destin ou de déterminisme sont omniprésents dans son travail pourtant, un autre aspect semble ressurgir de ses films et sont pourtant écartées par les intellectuels français : la place des femmes dans sa filmographie.

Effectivement, il apparait clairement -et ce depuis les premiers films de Kieslowski- que la femme occupe une place prépondérante dans le travail du réalisateur. Malgré une place de second rôle assez récurrente, un effacement apparent au profit d’un personnage principal masculin dominant, la femme est un élément pilier de la dramaturgie kieslowskienne. Nous verrons donc au sein de cet article de quelles manières la protagoniste féminine est mise en place et quels sont les enjeux de sa présence au sein des films.

L’émancipation du déterminisme social : Lena l’insoumise

Le cinéma de Krzysztof Kieslowski a pour particularité son aspect politique, présent de manière flagrante au sein des documentaires réalisés dans la première partie de carrière du cinéaste avant que l’auteur ne dénigre cet aspect de ses derniers films contemporains. Portraits d’une Pologne soumise au régime communiste, il y a, parmi ces productions, un court métrage de fiction qui donne à la femme une place prédominante et significative quant à la question du déterminisme social : Passage Souterrain. En effet, le film tourne autour de Lena, ancienne professeure des écoles qui a quitté travail et compagnon pour une vie hors des « normes », pour échapper à son destin. Bien que jamais la protagoniste n’évoque son mal être dans la société, ce dernier est saisissant, que ce soit dans l’écriture du personnage ou de la manière dont le monde s’articule autour d’elle.

Passage souterrain, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

En ayant quitté une vie organisée est déjà tracée, Lena prend le risque de s’isoler, s’enfermant dans une boutique située au milieu d’un passage souterrain où la jeune femme est seule -seul Michal brisera sa solitude en tentant de la ramener à une vie cadrer par les institutions- Lena se coupe d’un monde qui l’observe et lui rappelle sans cesse une vie qu’elle a quitté. Qu’il s’agisse de son ex-conjoint qui tente en vain de la ramener avec elle, de la reconquérir et par conséquent -en incarnant de manière métaphorique l’Etat- de la rallier à sa cause ou de la vie quotidienne qu’elle observe à travers la vitrine de sa boutique, tous les éléments présent s’opposent de manière frontale au choix de vie de Lena. Ainsi, Kieslowski oppose par exemple deux visions différentes du couple. Lena, par son voyeurisme sur le passage souterrain, est ramené, à travers le passage d’un couple devant son magasin, à une conception du couple qu’elle a fuit à laquelle elle était pourtant destinée.

Entre alors en jeu, dans l’oeuvre du cinéaste -et qu’il n’aura de cesse d’étudier dans ses oeuvres futures- une distinction des espaces, une séparation de l’intérieur et de l’extérieur, une scission entre le microcosme et le macrocosme. Cette séparation est significative d’un besoin d’individualisation des personnages et en l’occurence des femmes -souvent sujettes à cette dissociation des lieux- Par ce choix que l’on pourrait considérer comme égoïste, Lena réalise ici un acte politique puisque la protagoniste s’oppose à des normes de vie réprimant les désirs personnels et aspirations individuelles. Malgré sa décision de s’émanciper d’une société oppressante, Lena reste partagée entre la sécurité d’une vie organisée et un désir de suivre son libre arbitre criant. Cette hésitation se traduit de manière évidente par la présence de Michal qui use de multiples stratégies psychologiques pour à la fois reconquérir son ex-femme et rallier la citoyenne aux idéaux du régime politique -idéaux auxquels Michal répond totalement par sa non remise en question de ce dernier, sa passivité et sa capacité à servir le collectif au profit de ses propres désirs- Se traduit finalement chez Kieslowski une mise en perspective des symboles à travers les personnages. Ainsi, tandis que Michal incarnerait dans une certaine mesure l’Etat et son idéalisation de la vie citoyenne, Lena elle revêtirait le rôle d’un peuple usé par les attentes sociales et les règles instaurées.

Passage souterrain, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Lena apparaît ainsi comme étant la première protagoniste féminine à la fois puissante mais cherchant aussi à s’extraire d’une condition de laquelle elle semblait jusqu’alors prisonnière. Avec ce personnage, Kieslowski dénonce à la fois le quotidien aliénant et l’oppression des désirs individuels tout en donnant une place de premier plan à la femme, chose qu’il réitérera de manière régulière dans son travail.

Le développement de la psychanalyse : Magda révélatrice de complexes

Il apparaît de manière évidente que hommes et femmes sont très liés dans le cinéma de Krzysztof Kieslowski, chacun jouant sur les décisions et le parcours de l’autre, s’influençant mutuellement, réveillant les instincts les plus profonds de chacun. Avec Brève Histoire d’amour, le réalisateur explore un pan de son cinéma riche et fascinant : la psychanalyse. En effet, autour des trois personnages principaux du film -Magda, Tomek et la mère- le cinéaste explore divers complexes tels que ceux d’Oedipe et de castration. Magda, artiste indépendante est le centre de tous ces complexe, permet à la fois leur mise en place et leur dénouement.

Brève Histoire d'amour, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

En effet, objet du fantasme de Tomek, en l’espionnant chaque soir à l’aide de sa longue vue, l’étudiant rêve cette femme qu’il ne peut avoir. Ce rituel extrêmement codifié entraîne une modification de sa perception du réel -ainsi, ce n’est plus vraiment Magda qu’il observe mais l’idéalisation d’une inconnue- En s’imposant dans son existence, en intervenant dans son quotidien -via le dépôt de faux avis de passage ou en signalant une fuite de gaz inexistante- Tomek cherche à s’approprier cette femme qu’il rêve, à contrôler sa vie plutôt  qu’à attirer son attention. Malgré ces nombreux efforts, il est évident qu’il reste invisible aux yeux de Magda, plus occupée à s’émanciper des normes et affirmer son individualité plutôt qu’à noter la présence récurrente de Tomek. Pourtant, elle va avoir sur lui une influence non négligeable puisqu’elle va permettre au jeune homme de quitter l’état d’innocence pour rejoindre un monde de conscience. A travers la relation que les deux personnages entretiennent, il s’agit donc pour Tomek de devenir adulte.

Avec Brève Histoire d’amour, Kieslowski met en conflit deux visions de la femme récurrentes dans le cinéma polonais : l’image de la mère opposée à celle de la femme active et assoiffée d’indépendance et de liberté. Ces deux portraits féminins s’affrontent dans le films, incarnant de manière métaphorique la dualité à laquelle fait face Tomek en s’émancipant des figures parentales. De fait, la mère de son ami Martin -chez qui il loge, dormant même dans son lit- se comporte avec l’orphelin comme une mère de substitution et surgit alors un complexe d’Oedipe inversé. Ainsi, malgré un discours en apparence bienveillant sur l’amour, cette dernière encourageant même Tomek à ramener sa petite amie à l’appartement, à la découverte de Magda et de la fascination qu’elle suscite chez l’étudiant, la figure maternelle met tout en oeuvre pour boycotter la relation naissante entre les deux protagonistes.

En opposition, Magda fait office d’ouverture au monde pour Tomek. Leur rencontre initie le jeune homme aux plaisirs sexuels. Pourtant, cette découverte physique sera vécu comme un traumatisme. Il ne s’agit plus alors de vivre un fantasme, d’idéaliser cette voisine qu’il observe depuis longtemps déjà mais de faire face à la réalité. Alors, une fois dans le concret, le monde imaginé perd de sa superbe pour laisser place à une forme de désillusion -sentiment commun du passage à l’âge adulte in fine- Tandis qu’en l’observant à son insu, en lui volant son intimité, Tomek exerçait sur Magda une certaine supériorité, une face à elle il se retrouve complètement démuni. Ce complexe de castration qui s’exprime montre une inversion des rapports de force entre les protagonistes. Par conséquent, Magda qui subissait l’influence de cet inconnu lui impose, en l’invitant chez elle, son ascendance, sorte de domination face à laquelle Tomek prend peur.

Brève Histoire d'amour, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Magda se retrouve donc dans la délicate position de guide, devant affronter cette mère qui lui est hostile. Cette confrontation des deux femmes témoigne de la peur de Tomek de grandir. Avec ce trio de personnages, le cinéaste met en scène les moeurs polonaises, donne une vision de la place de la femme dans la société. En la présentant sous les traits d’une matriarche ou d’une personne indépendante, Kieslowski présente la figure féminine comme coincée dans une forme de dualité.

La sacralisation des femmes : Véronique et Weronika, l’importance de la spiritualité

La troisième représentation majeure de la femme dans le cinéma de Krzysztof Kieslowski est celle d’une figure sacré dans le sens spirituel du terme. Avec La Double vie de Véronique, le réalisateur explore ainsi toutes les possibilités de cette thématique qui parsemait, déjà depuis Passage souterrain, son cinéma. Avec les personnage de Weronika et Véronique, deux doubles ignorant l’existence l’une de l’autre mais vivant avec la sensation qu’un alter-ego existe, Kieslowski  met en place de diverses manières une forme de sacralisation du féminin comme moyen de revenir aux sources de la vie.

La double vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Le double formé par les deux chanteuses de La Double vie de Véronique permet l’exploration de deux formes de sacré. Effectivement, avec Weronika, c’est un sacré presque religieux, qui est présenté au spectateur. La protagoniste peut être perçue comme étant sacrifiée au profit de son homonyme français. En effet, c’est sa mort brutale qui permet à Véronique de vivre. Il s’agit d’ailleurs de l’évènement permettant un basculement narratif dans le film. Ainsi, toute la première partie du film durant, le destin de Weronika nous est annoncé à travers des signes prenant de plus en plus d’ampleur. C’est alors qu’elle chute au milieu de la rue qu’il semble évident que la mort l’attend. Sa destinée accompagne par ailleurs son talent. En effet, plus la soliste évolue dans sa carrière en s’approche du succès, plus la mort devient inexorable. Une fois atteinte une forme d’apogée artistique, il ne reste plus à Weronika qu’à s’effacer et laisser la place à son double.

Il est par ailleurs évident que chacune des deux héroïnes sont rattachées à des éléments relatifs à la terre ou au ciel. Tandis que la polonaise aurait plutôt tendance à être caractérisée par le ciel -sa voix portant haut, son regard se dirigeant souvent vers le haut- la française elle cesse d’établir une connexion avec la terre. Les arbres établissent donc un certain équilibre chez Véronique qui revient à eux de façon régulière -qu’il s’agisse de se ressourcer en les touchant directement ou à de leur humanisation à travers la figure du père- La végétation l’influence et la guide dans la recherche d’une certaine paix intérieure, paix qu’elle ne trouvera qu’avec la découverte du double.

D’une certaine manière, Kieslowski s’interroge, à travers ses personnage, sur la découverte d’un équilibre, d’une paix intérieur. Il s’agit alors d’une émancipation au profit d’un retour aux origines de la vie. En choisissant l’isolement qui passe, dans le cadre du film par une forme d’inconscience, de rêve, Véronique et Weronika renouent avec le sacré de la vie -et de la mort par extension- Le double qu’elles forment présente la figure féminine comme désintéressée des questions de société, préférant se recentrer sur elle. Il ne s’agit plus ici d’actes d’ordres politiques et personnels mais de questionnement sur les fondements humains tels que notre place dans le monde. C’est finalement en revenant à la nature, que ce soit par un processus cyclique comme le retour à la mort ou en retrouvant un contact avec le vivant que le sacré s’incarne dans le cinéma de Kieslowski. Il n’est ici, pas question de religion ou de mythe mais d’un sacré païen, celui des origines de la vie.

La double vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski, figure féminine

Avec La Double vie de Véronique, Kieslowski propos une autre vision de la figure féminine. Il met ici la femme en avant en la sortant d’un carcan que représente les diverses oppressions développées précédemment dans son oeuvre. Ici, la politique, les moeurs, les normes n’atteignent pas les deux artistes dont la seule problématique est de se trouver, de savoir qui elles sont.

Kieslowski propose de multiples représentations des figures féminines mais surtout une vision progressiste des femmes qui sont de manière régulières représentées comme affranchies à l’ordre patriarcal -très fort en Pologne- J’espère que cet article vous a plu et permis d’en apprendre plus sur ce cinéaste polonais. Appréciez-vous son travail ? Le connaissiez-vous auparavant ? Dites moi tout en commentaire !

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