Maria Christina, femme forte du cinéma western

Bonjour à tous et bienvenue pour un nouvel article ! On se retrouve aujourd’hui pour un article dédié aux femmes et à leur place dans le western. J’ai décidé d’écrire ce billet suite à un dossier réalisé dans le cadre d’un séminaire sur ce genre cinématographique. Ayant travaillé sur la place de la femme pour mon mémoire, il me semblait évident d’aborder la question à propos du western. Et c’est donc tout naturellement que je me suis penchée sur ce sujet en étudiant la représentation du personnage de Maria Christina, interprété par Natalie Wood dans le film de Stuart Heisler Collines brûlantes.

Réalisé en 1956, Collines brûlantes raconte l’histoire de Trace Jordan, un fermier tout juste arrivé dans la région qui, suite à l’assassinat de son frère, se rend dans la cité d’Esperanza dans le but d’y retrouver les meurtriers et de se venger. Le commanditaire de cet assassinat n’est autre que Joe Sutton, un riche propriétaire faisant fuir de la région les éleveurs cherchant à s’y établir. Blessé suite à une violente altercation avec Trace, ce dernier trouve refuge chez Maria Christina, une bergère de la région qui va l’aider à échapper aux hommes de Sutton cherchant à le tuer. Vont alors se créer des liens entre les deux jeunes gens qui vont tout faire pour échapper à leur poursuivants. Ce film n’est pas la première collaboration du réalisateur avec la jeune actrice Natalie Wood. Révélée en 1955 par Nicholas Ray dans La fureur de vivre après une carrière d’enfant star, elle signa dans la foulée un contrat avec la Warner. Le studio lui confiera d’emblée deux rôles dans des westerns : celui de Debbie Edwards dans La prisonnière du désert réalisé en 1956 et celui de Maria Christina Colton dans Collines brûlantes, réalisé la même année. Avec ces rôles, le studio cherche à faire décoller la carrière de la jeune actrice.

Bien que méconnu du grand public et très classique dans sa forme, Collines brûlantes présente un portrait intéressant du personnage féminin, en tirant tout son intérêt analytique. A contrario de la majeure partie des œuvres du genre utilisant la femme comme faire-valoir du héros masculin, proposant une vision de la femme réduite à des clichés -on notera par exemple la représentation de la prostituée au grand cœur, de l’enfant ou encore de la femme dévouée-, Collines brûlantes, malgré ses faiblesses scénaristiques offre une image plus progressiste de la femme, proposant au spectateur une vision plus nuancée de la protagoniste féminine.

La première apparition de Maria Christina présente déjà les caractéristiques du personnage ainsi que son côté paradoxal. En quelques instants le spectateur y retrouve à la fois la femme forte et indépendante présentée tout au long du film mais aussi un personnage rabaissé au rang d’objet, presque déshumanisé aux yeux des hommes. La bergère est donc présentée faisant ses courses, une activité réputée dans la conscience collective -et d’autant plus au cours des années 50- comme étant une activité réservée aux femmes. Instantanément, Stuart Heisler présente la pression masculine à laquelle Maria Christina doit faire face à travers un groupe d’hommes la harcelant. Entourée, oppressée, le plan large utilisé donne un esprit voyeuriste, place occupée par le spectateur ainsi que par Trace qui, faisant face à la scène, ne réagit pas. Au contraire, le personnage semble en tirer une forme de plaisir, effet renforcé par le jeu de champ/contre champ. Ici, Maria Christina est érotisée dans le but de répondre au plaisir scopophilique du spectateur -développé dans mon article consacré à Laura Mulvey que vous pouvez retrouver ici or la protagoniste refuse cette érotisation de par son attitude de révolte.

D‘un point de vue esthétique, le choix de filmer Nathalie Wood pour sa première apparition en plan large est un moyen d’effacer son visage, d’atténuer l’aura de l’actrice, d’en effacer l’identité. Par conséquent, cette scène d’agression présente un triste sous-texte : le harcèlement quotidien d’une femme. Stuart Heisler dépeint dans cette séquence -sans doute sans en avoir réellement conscience- une relation de l’homme à la femme commune à cette époque : celle de la femme-objet, idée entre autres renforcée par le mutisme du personnage que chaque protagoniste masculin se renvoie, la manipulant telle une poupée de cire. Dès cette première séquence, les hommes sont donc présentés comme des êtres négatifs, irrespectueux et inactifs au vu de la passivité de Trace face aux événements. Maria Christina, seule personnage féminin se révélera être aussi la protagoniste la plus active de l’œuvre.

L‘environnement exclusivement masculin du film dans lequel évolue Maria Christina l’isole et marginalise d’autant plus l’héroïne -déjà pénalisée du fait qu’elle soit de sang mêlé- Néanmoins, sa double appartenance identitaire devient d’une certaine façon un avantage dans sa relation avec Trace qui s’amuse de ce caractère sanguin. Mais la marginalité est aussi une thématique présente au sein de la famille de Maria Christina. Même pour son oncle, la jeune femme est une représentation de l’Autre, de l’inconnu. En déclarant « Tu ne prétendras pas que cette tête vide est un héritage de ta famille maternelle », il exclut Maria Christina de la communauté mexicaine et véhicule un message anti-blanc. A l’image du personnage de Nobody dans Dead Man réalisé par Jim Jarmusch, Maria Christina n’appartient à aucune communauté. Cette dualité identitaire se retrouve dans d’autres rôles de Natalie Wood, notamment dans La prisonnière du désert réalisé par John Ford en 1956. Dans ce film, bien qu’appartenant à la culture américaine au début du film, son kidnapping par les indiens lui fait perdre son identité américaine. Elle n’est alors plus tout à fait américaine, ni vraiment indienne. Le personnage est ici encore dans une forme d’entre deux. Lors d’une interview à propos de son livre Natalie Wood au National Film Theater pour la BFI, Gavin Lambert explique que dans beaucoup de ses rôles l’actrice incarnait une étrangère, un personnage ayant une part de sang américain, une part de sang étranger. Ces rôles font écho à la vie privée de l’actrice, fille de deux émigrés ukrainiens.

Mais a contrario de son oncle et son frère qui ont tendance à se plier aux ordres abusifs des hommes d’Esperanza, Maria Christina s’y oppose, exprimant une certaine envie de s’affirmer et de faire reconnaître ses droits en tant que citoyenne à part entière. Cette appartenance aux minorités est renforcée par la classe sociale de la jeune femme. En effet, cette dernière est une bergère régulièrement oppressée par Sutton qui cherche à récupérer les terres qu’elle exploite, à faire fuir sa famille. Cette pression de la part des hommes, métaphore de notre société patriarcale que l’on retrouve dépeinte dans le film, a obligé la jeune femme et sa famille à vivre dans des terres reculées. De par son courage et ses motivations, Maria Christina joue le rôle de messie pour sa famille, cherchant à vivre sur des terres paisibles, dans un jardin d’Eden pour le moment rongé par le mal ce qui se traduit par une terre relativement pauvre, sableuse -le rapprochement du personnage avec la vierge Marie est à noter- Mais la présence du ruisseau est la métaphore d’une forme d’espoir.

Même si elle appartient à une minorité malmenée, très vite Maria Christina est présentée comme un pilier indispensable à sa famille. En effet, son frère se réfère à elle à chaque problème qu’il rencontre. La bergère est aussi la personne dirigeant la vie familiale ainsi que la représentante de sa famille. En effet, c’est elle qui se rend en ville, lieu public des apparences. De même, dans la sphère privée elle est celle qui prend les décisions, a contrario de son oncle qui écoute ses ordres et conseils. Cette responsabilité de représentation témoigne de l’intelligence et de la force du personnage qui n’hésite d’ailleurs pas à tenir tête aux hommes de Sutton venus intimider sa famille. La provocation dont la protagoniste fait preuve montre qu’elle est relativement libre, sans peur -elle n’hésite d’ailleurs pas à tirer sur les hommes de Sutton, manquant presque de tuer un cavalier- Face à une masculinité omniprésente et oppressante, l’intelligence et la provocation sont un moyen pour Maria Christina d’acquérir liberté et respect.

Il y a donc une inversion des statuts, les hommes de la famille sont caractérisés par une certaine naïveté, propre aux femmes dans la majeure partie des westerns alors que Maria Christina exprime une rationalité caractéristique aux hommes du genre. Maria Christina est donc un personnage fort, qui s’inscrit dans le mouvement contrairement à son oncle et son frère qui sont eux caractérisés par l’immobilité. Cet aspect fort et indépendant est une réaction à sa condition de femme et à la façon dont elle est perçue par l’extérieur. Cette attitude fait ressortir des contradictions autant chez le personnage -qui cherche à atteindre une forme d’égalité avec les hommes- que chez l’actrice, Natalie Wood cherchant à cette époque à se détacher de l’emprise que sa mère pouvait avoir sur sa carrière.

Bien que Maria Christina apparaisse et soit mise en scène comme étant un personnage indépendant auquel les hommes de son entourage proche se réfèrent ; intelligente et maligne, elle n’en est pas moins rappelée de manière systématique à son statut de femme et aux attentes qui conditionnent son genre. De fait, sa présentation dès le début du film relève d’une vision machiste et sexiste. Stuart Heisler travaille la mise en scène de façon oppressante en entourant son personnage féminin d’une horde d’hommes s’octroyant des droits sur la jeune femme. Leurs propos ou leur façon d’agir reflète la domination patriarcale selon laquelle la femme ne serait qu’un objet que tout homme peut posséder selon son bon vouloir. De manière plus générale, Maria Christina représente un certain modèle de la femme idéale : à la fois belle et sauvage, elle se dévoue à Trace de manière spontanée. Elle véhicule ainsi des valeurs qui sont d’une certaine façon en opposition avec le caractère initial du protagoniste. En effet, alors qu’elle n’hésite pas à se rebeller face aux hommes de son entourage, elle prend soin de Trace, projetant sur lui ses désirs de vengeance. De fait, bien que très indépendante en apparence, elle n’est pas moins tributaire des hommes pour réaliser ses envies et buts.

Cette minimisation des capacités individuelles du personnage incarné par Natalie Wood se retrouve dans les échelles de plans utilisées. Tandis que Tab Hunter est filmé en gros plans mais aussi en plans larges et américains, Natalie Wood elle est principalement filmée en gros plan. En se concentrant ainsi sur son visage, Stuart Heisler renvoie principalement au spectateur la beauté de l’actrice et ce qu’elle incarnait à l’époque de la sortie du film : une star montante du cinéma, un sex symbol en devenir. Le jeune couple reproduit les schémas présents à l’époque au sein de la majeure partie des films du genre. Tout d’abord, Trace tente de retenir Maria Christina auprès de lui, il impose sa force et son autorité auprès du personnage qui parvient néanmoins à s’en échapper. Mais par la suite, il n’hésite pas à forcer le baiser, réduisant sa partenaire au rang de femme-objet. Bien qu’en apparence anodin, ce baiser véhicule néanmoins une image négative selon laquelle les hommes auraient des droits sur les femmes. Et bien que l’affect du personnage de Maria Christina ai été travaillé dans les séquences précédentes, elle n’en apparaît pas moins comme une protagoniste naïve, tombant amoureuse d’un homme qu’elle connaît à peine, dont elle ne connaît pas les principes mais sur lequel elle aurait projeté une forme d’idéal masculin.

Néanmoins, d’une certaine manière Stuart Heisler s’inscrit dans une démarche progressiste. Bien qu’il présente un couple défini par une perception très masculine, dont le but est de satisfaire le regard masculin, il va à l’encontre de l’idée développée par Budd Boetticher selon laquelle « Ce qui est important c’est ce que l’héroïne a provoqué, ou bien ce qu’elle représente. C’est elle, ou mieux, l’amour ou la peur qu’elle inspire au héros, ou encore le souci qu’il a d’elle, et qui le fait agir d’une certaine manière. La femme elle-même n’a pas la moindre importance. » Bien que Maria Christina soit un personnage qui réponde d’une certaine manière à cette vision des femmes au sein du western, elle n’en est pas moins un personnage pivot, central. En effet, bien qu’elle permette à Trace de s’échapper et provoque chez lui un amour spontané, elle n’en est pas moins un protagoniste plein de dualité qui, malgré des hommes qui lui rappellent constamment sa condition de femme, n’hésite pas à s’en rebeller.

In fine, le personnage de Maria Christina est un protagoniste plus complexe qu’il ne le laisse paraître. Il ne s’agit pas ici d’un personnage féminin dont le rôle n’est autre qu’un faire-valoir mais révèle une psychologie et surtout des motivations travaillées, que Natalie Wood s’est appropriée. Il ressort à travers la protagoniste une part de l’actrice, quelque chose qui relève du personnel, de la vie privée. Stuart Heisler cherche à travers Maria Christina à briser l’idée préconçue de l’image de la femme véhiculée dans les westerns. Malgré des failles, le rôle incarné par Natalie Wood présente une forme d’évolution, il se rebelle au regard incisif du spectateur lambda qu’est l’homme hétérosexuel pour proposer une vision de la femme moins dépendante, plus assurée d’elle-même et de ses choix. Il permet ainsi à un public plus large, c’est-à-dire un public féminin, dit de la minorité à s’identifier à cet unique personnage féminin.

J‘espère que cet article vous a plu, peut-être vous a-t-il donné envie de voir le film -s’il vous est inconnu- disponible sur internet -en vf malheureusement à ma connaissance- et auquel cas, n’hésitez pas à me dire en commentaire ce que vous pensez du personnage de Maria Christina !

4 Comments

  1. Oshi

    Hey ! Pour tout t’avouer je n’ai pas l’habitude de lire ce genre d’article !
    Mais, sincerement, malgré un manque d’habitude certain j’ai dévoré ton article d’une traite ! Il est très bien écrit et construit et très facile à comprendre même quand on est pas très familier au monde du cinéma, comme moi (exit harry potter et bienvenue chez les ch’ti (je te rassure j’en ai vu d’autre ahah)).
    J’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à le lire, à découvrir ton point de vue et j’ai vraiment l’impression de m’être instruite et de me coucher moins bête ce soir !

    Merci beaucoup pour cet article formidable !

    1. Léa Dabrowski

      Merci beaucoup Oshi pour ton commentaire !
      C’est toujours un plaisir de voir qu’un de mes articles a passionné quelqu’un extérieur au monde du cinéma car c’est la démarche originelle du blog !

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